[§ 20] Mais revenant à mon sujet que j’avais quasi perdu de vue ; la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs1 et qu’ils sont élevés dans la servitude. De celle-là découle naturellement cette autre : que, sous les tyrans, les hommes deviennent nécessairement lâches et efféminés2, ainsi que l’a fort judicieusement, à mon avis, fait remarquer le grand Hippocrate3, le père de la médecine, dans l’un de ses livres intitulé : Des maladies. Ce digne homme avait certes le cœur bon et le montra bien lorsque le roi de Perse voulut l’attirer près de lui à force d’offres et de grands présents ; car il lui répondit franchement qu’il se ferait un cas de conscience de s’occuper à guérir les Barbares4 qui voulaient détruire les Grecs et de faire rien qui pût être utile à celui qui écrivit à ce sujet, se trouve parmi les autres œuvres, et témoignera toujours de son bon cœur et de son beau caractère. Il est donc certain qu’avec la liberté, on perd aussitôt la vaillance, les esclaves n’ont ni ardeur, ni constance dans le combat. Ils n’y vont que comme contraints, pour ainsi dire engourdis5, et s’acquittant avec peine d’un devoir : ils ne sentent pas brûler dans leur cour le feu sacré de la liberté qui fait affronter tous les périls et désirer une belle et glorieuse mort qui nous honore à jamais auprès de nos semblables. Parmi les hommes libres, au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, tous pour chacun et chacun pour tous : ils savent qu’ils recueilleront une égale part au malheur de la défaite ou au bonheur de la victoire ; mais les esclaves, entièrement dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans6 le savent bien : aussi font-ils tous leurs efforts pour les rendre toujours plus faibles et plus lâches.
La Boétie, Discours de la Servitude volontaire, 1576.
1. Serfs : esclaves ou serviteurs.
2. Efféminés : faibles et sans courage.
3. Hippocrate : médecin grec du Ve siècle av. J.-C., considéré comme le père de la médecine.
4. Barbares : peuples non grecs, considérés comme étrangers et ennemis.
5. Engourdis : endormis, apathiques.
6. Tyrans : souverains qui utilisent leur pouvoir pour dominer.
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